Amour et fidélité

À l’occasion de la béatification, à Oran le 8 décembre, des 19 religieuses et religieux tués durant les années noires en Algérie, Armand, qui y a vécu toute sa vie de petit frère, nous évoque ces années de tension et de souffrance pour tout le peuple algérien, mais aussi la joie de la fidélité de ceux qui ont fait le choix de rester et de continuer à y vivre leur vie, consacrée à Dieu pour ce peuple. Armand vit toujours à Annaba où il habite depuis de nombreuses années : avec l’âge, en accord avec ses frères, il a quand même quitté son quartier pour s’installer dans la maison de personnes âgées gérée par les Petites Sœurs des Pauvres en bordure de la ville ; il peut ainsi garder tous les liens avec voisins et amis qu’il a encore dans la ville.

Il y a longtemps que je n’ai pas écrit de diaire. Mais voici que les événements récents m’incitent à vous rejoindre tous, frères de partout. En effet vous avez sans doute tous appris que les 19 martyrs des années noires de l’Algérie seraient bientôt béatifiés… et la célébration pourrait avoir lieu en Algérie même. Nous sommes plusieurs frères à avoir été présents dans ce pays durant ces années. Le Seigneur avait alors permis que la vie de nos deux frères du Bissa soit épargnée.

Cette annonce fait resurgir bien des souvenirs. Années passées dans une certaine inquiétude, dans la peur peut-être parfois, mais dans la paix, la confiance et la fidélité au Seigneur. Pas plus héros que nos amis et voisins algériens, algériennes. Il nous semblait normal en effet de continuer à vivre ici sans désir de départ, en fidélité à un peuple qui nous avait accueillis depuis de si longues années. L’islam en étant comme une enveloppe, un lien qui nous stimulait à ne pas nous dérober, par souci de vérité avec nous-mêmes et avec le don que nous avions fait de notre vie par l’engagement dans la vie religieuse à la suite de Jésus.

Les moines de Tibhirine

En fait, ces jours-ci, je suis souvent sollicité indirectement en ce qui concerne plusieurs de ceux qui furent victimes de la violence et aujourd’hui sur le point d’être béatifiés. En effet, pendant plusieurs années, après 1996, j’ai été responsable du groupe du « Ribat es salam », ce groupe de dialogue de vie né à Tibhirine autour de Christian de Chergé, moine, et de Claude Rault, père blanc. Après l’enlèvement des moines et l’assassinat de Pierre Claverie, ce groupe a continué à se réunir régulièrement, chrétiens et musulmans, deux fois par an. De manière assidue nous avons voulu continuer en effet ce qui se vivait autour de Tibhirine, chacune, chacun, et le partager dans des échanges fraternels régulièrement. Et personnellement, j’ai été chargé de le mettre par écrit dans un bulletin périodique. Humble lien fraternel entre nous et qui en fait était contagieux, puisque d’autres groupes sont nés ici ou là dans le même esprit et dans un souci de dialogue de vie, de partage, spécialement avec les hommes et les femmes de l’islam.    

Le métro d’Alger

Que dire de plus aujourd’hui alors que le pays s’est bien remonté économiquement, a bien changé extérieurement, avec les nouveaux quartiers ou même les villes nouvelles, sans oublier le métro d’Alger ou le tramway d’Alger, Oran, Constantine, Sétif, Sidi bel Abbès ou encore Ouargla. Annaba est à la traîne. Mais le pays n’arrive pas à prendre une vitesse de croisière dans la paix. Difficultés économiques, grogne sociale, crise culturelle, islamisme rampant, assoupissement politique. Le pays souffre du manque de dirigeants jeunes et dynamiques … et pour cause, certains étaient prêts à soutenir un cinquième mandat pour un président handicapé. L’Algérie aspire à mieux. Il y a tant de talents qu’on laisse dormir au lieu de les stimuler, d’initiatives que l’on ne sait pas encourager. La sécurité est désormais assurée, le pays est calme (malgré des arrestations fréquentes de terroristes ou autres trafiquants…). L’opposition démocratique semble désemparée et a du mal à s’unifier…[1] Pourtant je ne peux nier ma joie d’être resté ici, de continuer un quotidien souvent monotone avec l’âge qui limite les activités. Quand je vais en France, au bout de quinze jours, j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose…

Alors, continuer à vivre seul avec la proximité d’amis ? Non. Voici qu’il est décidé, avec mes frères, que j’entre à la maison des Petites Sœurs des Pauvres d’Annaba, sur la colline d’Hippone, à côté de la basilique saint Augustin. Dans quelques jours je la rejoindrai. Mais il est convenu que je garde mes liens et mes activités avec les amis d’Annaba. En fait, peu de choses… Je rejoindrai là-haut un prêtre de Pontigny âgé de 96 ans ! J’aurai à assurer la célébration quotidienne de la messe. Parmi les pensionnaires je retrouverai un homme de Béni-Abbès qui pendant plusieurs années était en service à la maison diocésaine d’Alger en même temps que notre frère Yahia. Je garderai des liens non seulement avec des amis, mais encore avec des “cheminants” que j’accompagne depuis quelque temps à la demande des responsables diocésains. Ce n’est pas toujours facile… mais leur engagement et leur enthousiasme pour avoir rencontré Jésus aident à garder l’espérance, et le cœur jeune. Et voici qu’au moment où j’achève ce diaire m’arrive un message d’André du Japon, plein de joie. On était ensemble à El Abiodh autrefois et on avait fait la première khaloua (marche au désert) vers Béni-Abbès où j’ai eu alors mes 20 ans. Manifestement André garde la jeunesse du cœur. C’était pour moi un sourire d’encouragement. Oui, continuer ainsi, simplement, en attendant le jour où il faudra se laisser mettre la ceinture et espérer être trouvé fidèle. Et que ce soit toujours dans la joie, à la suite de Jésus. Que je puisse dire comme Paul : « J’ai gardé la foi », l’amour et la joie. 

Armand

[1] Armand a écrit ce texte avant que ne commencent les manifestations populaires et le mouvement démocratique que le pays est en train de vivre.

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