Pourquoi j’aime l’Église d’Algérie…

1a Ventura

Ventura vit en Algérie depuis plusieurs années. À l’occasion de la béatification des dix-neuf martyrs, le 8 décembre 2018, il revient sur son amour pour l’Église de ce pays : une Église aux mains libres, qui marche avec un peuple, en chemin de Visitation des laissés pour compte de la société.

Comme chaque année, j’aime vous rendre visite à Noël et vous parler d’un sujet qui nous concerne directement nous qui vivons en Algérie. Cette année, je veux vous partager ma plus grande passion, qui n’est autre que de me savoir membre actif de l’Église d’Algérie.

Souvent, après avoir célébré l’Eucharistie dans mon village natal, en Catalogne, les gens me disent des choses du genre : « Mais qu’est-ce que tu fais en Algérie ? il n’y a même pas de chrétiens et tu ne peux pas non plus annoncer Jésus ouvertement ? Tu serais plus utile ici que là-bas ! ». Sans vouloir rentrer dans la discussion, je dois vous dire d’entrée de jeu que cette question répond davantage à la logique du marché, de l’efficacité et du résultat … qu’à la logique évangélique de gratuité, de présence et d’amitié que ma minuscule Église algérienne tente de vivre. Ce 8 Décembre 2018, elle a vécu un moment inoubliable avec la béatification de 19 de ses membres : j’avais eu la chance de rencontrer certains d’entre eux et d’être leur ami…

Pour répondre à la question « Pourquoi je me cramponne en Algérie ? », je vais me servir de l’exemple de trois hommes qui par hasard, portent tous les trois le prénom de Mohamed.

Par ordre chronologique, le premier, Mohamed Benmechay, nous le trouvons en 1959. Le futur prieur du monastère de Tibhirine – Christian de Chergé– est un jeune séminariste qui fait son service militaire en Algérie, laquelle est à deux ans de son indépendance. Il fait partie d’une section qui tente de réduire l’immense fossé qui sépare les autochtones du colonisateur français. Christian parcourt les villages de montagne en compagnie d’un garde champêtre nommé Mohamed, père de 10 enfants, un homme profondément religieux.

Un jour, au cours d’une dispute avec les siens qui l’accusaient de trahir son peuple, il a protégé son ami étranger de ceux qui voulaient le tuer… Le lendemain, c’est lui, l’ami algérien, qui a été trouvé mort à côté d’un puits. Quelques années plus tard Christian écrira : « Dans le sang de cet ami, assassiné pour n’avoir pas voulu pactiser avec la haine, j’ai su que mon appel à suivre le Christ devrait trouver à se vivre, tôt ou tard, dans le pays même où m’avait été donné ce gage de l’amour le plus grand. (…) Je connais au moins un frère très-aimé, musulman convaincu, qui a donné sa vie par amour d’autrui, concrètement, dans son sang versé… Cet ami qui a vécu, jusque dans sa mort, le commandement unique… »

1b Jean-Luc Vesco

L’évêque d’Oran embrasse la maman de Mohamed Bouchikhi, le chauffeur de Mgr Claverie ; derrière eux se trouve le fils de Mohamed Benmechay, celui qui a donné sa vie pour Christian.

Le deuxième Mohamed nous le retrouvons en 1993. En fait, nous ne connaissons pas son prénom, mais j’aime penser qu’il pourrait bien aussi s’appeler Mohamed. Dans les années 90, l’Algérie se radicalise et il y a une forte avancée des « islamistes ». Le 30 octobre 1993, le « Groupe Islamique Armé » (GIA) déclare la guerre aux étrangers vivant dans le pays : « Vous avez un mois pour quitter l’Algérie. Quiconque dépasse ce délai est responsable de sa propre mort ». L’ultimatum expire le 1er décembre – date à laquelle Christian commence son “Testament”. Le 14 décembre, douze travailleurs croates sont assassinés au village de Tamesguida, en contrebas du monastère ; ils auraient pu être beaucoup plus nombreux si notre Mohamed n’était pas intervenu. Les tueurs quittent la première baraque du chantier sur lequel travaillaient les Croates, en laissant derrière eux douze chrétiens croates égorgés ; quand ils entrent dans la deuxième baraque, un musulman – c’est notre deuxième “Mohamed” – arrête le groupe terroriste en leur disant : « Je suis Bosniaque et musulman ». Ils lui demandent de prononcer la profession de foi musulmane (la « shahâdâ »), ce qu’il fait tout de suite, après quoi il ajoute : « Ici, nous sommes tous musulmans ! », il a ainsi sauvé les chrétiens qui se trouvaient dans la baraque.

Et, le 3ème Mohamed, Mohamed Bouchikhi, nous le retrouvons en 1996 : il n’est autre que le chauffeur de l’évêque d’Oran, Pierre Claverie. Les deux ont mêlé leur sang lors d’un attentat qui a eu lieu dans la nuit du 1er août 1996. Mohamed se savait menacé : « Pierre m’a dit la semaine dernière que c’était trop dangereux, qu’il fallait que je rentre chez moi… Je lui ai dit que je comprenais le danger, mais qu’il n’était pas question de l’abandonner… Il n’y a pas de la joie à mourir quand on a vingt-et-un ans… Mais, ce serait trop triste que Pierre, qui aime tant l’amitié, n’ait pas un ami à ses côtés pour l’accompagner à l’heure de la mort… » (fragment de la pièce de théâtre « Pierre et Mohamed »). Quelques jours avant sa mort, l’évêque d’Oran a confié à un prêtre ami : « Tu vois, rien que pour un homme comme Mohamed, ça vaut la peine de rester dans ce pays, même au risque de sa vie. »

1c Pierre et Mohammed

Pierre Claverie, l’évêque d’Oran et Mohammed Bouchikhi, « l’ami à ses côtés ».

Avec ces exemples de vie donnée, je crois que vous pouvez facilement comprendre pourquoi nous nous cramponnons et pourquoi il n’est pas question de quitter l’Algérie. Ma présence en Algérie n’a aucun mérite. Dans la vie, nous cherchons tous le bonheur et c’est la raison par laquelle nous tous essayons de vivre là où nous nous sentons aimés et accueillis. Dans notre cas, nous connaissons des musulmans prêts à donner leur vie pour des amis, sans distinction de race, de culture ou de religion, n’hésitant pas à tout sacrifier pour ceux qu’ils aiment ; tout comme vous le feriez pour vos enfants si vous les saviez en danger… Alors notre réponse ne peut être autre que celle du dicton populaire : « L’amour ne se paie qu’avec l’amour ! ».

Finalement, cela me conduit à vous parler d’une de mes convictions des plus fortes qui m’habitent et qui n’est autre que celle-ci : « Une autre Église est possible ! »

Je pense que l’Église algérienne peut aider à deviner les changements dont l’Église universelle a besoin. Oui, ce que vit notre petite et pauvre Église algérienne peut nous servir d’indice et nous aider à sortir de nos routines qui nous tuent et qui nous discréditent face nos contemporains.

Il faut dire qu’avant la béatification, notre Église a eu beaucoup d’hésitations : c’était la première fois qu’un tel événement avait lieu dans un pays musulman et des questions inévitables étaient posées : « Qu’est-ce que 19 morts, face aux 150 000 – 200 000 morts de la crise algérienne ? Que sont nos 19, face aux 114 imams morts parce qu’ils ont refusé d’utiliser le nom de Dieu pour justifier la violence ? Les Algériens ne vont-ils pas prendre la béatification comme une provocation ? »… Une chose était très claire : « Nous ne voulions pas d’une béatification entre chrétiens, car ces frères et sœurs sont morts au milieu de dizaines et dizaines de milliers d’Algériens » musulmans a rappelé l’archevêque d’Alger. Et cela a été clair dès le début. La veillée de prière a été tout à fait interreligieuse, en intercalant les chants chrétiens et les chants soufis. Le lendemain, dans la Grande Mosquée, on a rendu hommage aux centaines de milliers de victimes et, de manière tout à fait particulière, aux 114 imams qui ont également péri pour combattre la violence. Et, s’il pouvait encore y avoir des doutes, au début de l’eucharistie de Béatification, toute l’assemblée s’est mise debout pour « observer une minute de silence à la mémoire des milliers d’intellectuels, de membres des forces de l’ordre, d’artistes, de parents et d’enfants anonymes… » et, tout de suite après, l’évêque d’Oran a lu le « Testament spirituel » de Mohamed Bouchikhi…. La lecture de l’Evangile chanté en arabe ne laissait aucun doute : c’était l’Algérie qui était au centre de la célébration et pas nous, les chrétiens d’Algérie !

Le premier, et peut-être le plus visible, trait de cette Église algérienne, c’est qu’elle marche avec un peuple. Tous les 19 avec des phrases différentes ne cessent de le répéter : « Être avec le peuple » ; « Vivre avec le peuple » ; « Être des gens mélangés aux familles ». « Nous ne pouvons pas abandonner nos voisins », c’est la réponse que tous avaient donnée quand toutes les communautés ont été invités à faire un discernement : « Rester ou partir ? » Malgré les risques qu’ils couraient et dont ils étaient conscients, c’est le facteur « peuple » qui inclinait la balance du côté de rester : « par fidélité au Maître ! » Le fait est que les différents journaux locaux et internationaux qui parlent des 19 emploient les termes suivants : « martyrs de l’espérance » ou « martyrs de la solidarité », ou encore « martyrs de la charité ».

Une autre grande caractéristique de cette Église est sa petitesse et le fait qu’elle n’a pas de pouvoir : elle n’a rien à enseigner, rien à défendre … Avec les mains libres, elle est un reflet d’évangile. Beaucoup de ceux qui ont pu suivre les différents moments de la cérémonie télévisée m’ont fait remarquer des gestes très simples mais très parlants comme de voir l’évêque d’Oran assis par terre avec la chorale sub-saharienne ; ou de voir l’évêque d’Alger ignorer tout protocole au moment du geste de paix, quitter l’autel et descendre pour rejoindre et embrasser les Imams présents au milieu de l’assemblée ; ou les “youyous” des femmes qui interrompent souvent la cérémonie, etc. … Nous avons vécu « La Joie de l’Évangile » dans sa forme la plus pure !

Noël approche mais la situation du pays qui nous accueille, de confession musulmane, a fait que notre Église privilégie le « mystère de la Visitation » et, c’est un 3ème trait à souligner de notre Église qui est en Algérie… Marie court à la montagne pour aider sa cousine Élisabeth… : amener Jésus aux autres sans parler, sans qu’ils le sachent, uniquement par notre simple présence ; se mettre en chemin pour rencontrer les laissés pour compte de notre société (migrants, malades du sida, prisonniers, personnes handicapées, malades, etc.) : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait ! » (Mt 25,40)

1d Icone des 19

L’icône des 19 martyrs. En bas à droite il y a Mohamed – le chauffeur de Mgr Claverie – et la mosquée devant lui, pour montrer cette ferme volonté d’associer tous les martyrs de la crise algérienne.

Je vous laisse avec un texte de feu qui résume à mon avis, tout ce que j’ai essayé de vous dire. Pierre Claverie écrivait un mois avant son assassinat :

« L’Église remplit sa vocation et sa mission lorsqu’elle est présente dans les fractures de l’humanité … En Algérie, nous sommes sur l’une de ces lignes sismiques qui traversent le monde : Islam-Occident, Nord-Sud, Riches-Pauvres. Nous sommes bien à notre place … Nous sommes en Algérie à cause de ce Messie crucifié. Nous n’avons aucun intérêt à sauver, aucune influence à maintenir… Nous n’avons aucun pouvoir, mais nous sommes ici comme au chevet d’un ami, d’un frère malade, en silence, en lui serrant la main, en lui épongeant le front (…) Je crois que l’Église de Jésus-Christ meurt de n’être pas assez proche de la croix de son Seigneur (…) Tout, tout le reste n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. L’Église se trompe, et trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres… Elle peut briller, elle ne brûle pas du feu de l’amour de Dieu “fort comme la mort”. Donner sa vie… Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : “Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.” »

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