La vie quotidienne d’un retraité

Marc 3 (2015)Marc, revenu à la fraternité de Lille après son service à la Fraternité Générale, y vit avec Régis et Christophe. Il est à la retraite depuis quelque temps. Avant d’aller pour un temps accompagner les frères de l’Année Commune à Spello, il fait le point sur sa vie quotidienne actuelle.

À la question souvent posée: «Qu’est-ce que tu fais depuis que tu es à la retraite?», je réponds invariablement: «Je ne fais rien mais ça m’occupe à plein temps!» En fait, je passe beaucoup de temps avec les gens.
Il y a d’abord des repères réguliers, comme les visites à Roland à la maison de retraite. Chaque semaine, je vais aussi à la prison voir un de nos voisins, ami de longue date (les derniers temps, c’est lui qui me rappelait que je m’étais promis de faire quelques jours de retraite avant d’aller à l’année commune: «Tu en as besoin, c’est important pour toi», me répétait- il; et je trouve que c’est beau!). Il y a aussi tout un réseau d’amis auxquels il faut être attentif: bien souvent il y a des papiers administratifs à remplir, des démarches à accompagner, mais toujours un peu d’attention et d’affection à offrir. Je suis frappé par la dureté de la vie des gens, tout ce qu’ils ont eu (ou ont encore) à souffrir ; on en découvre chaque fois un peu plus, au détour des conversations. Je suis frappé par le nombre de ceux qui ont du mal pour lire et écrire et qui souffrent de cette humiliation. Malgré toutes les aides qui existent dans notre pays, je suis frappé par les difficultés de beaucoup pour boucler le budget et arriver à la fin du mois: on fait attention au moindre euro… Si tu es un peu attentif et disponible et si tu ouvres ton coeur, les gens y entrent et occupent le terrain! C’est vrai que c’est parfois exigeant et un peu usant, mais les derniers temps, comme un compagnon de route, j’ai dans la tête cette phrase de l’Évangile: «Si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.» Il paraît que la marche est bonne pour la santé, alors allons-y!

J’avoue que j’ai beaucoup de joie à ce partage simple de la vie de ces amis; j’ai aussi beaucoup d’admiration et de respect pour eux, pour leur dignité dans les difficultés. J’ai surtout une grande reconnaissance pour leur amitié, leur affection, le fait qu’ils m’ont pris dans leur vie (je devrais dire “qu’ils nous ont pris”, parce que souvent ils savent bien qu’on est en fraternité et ils embarquent aussi les autres frères dans leur amitié). Ils vont me manquer pendant les mois qui viennent!…

Et puis, à la retraite, il y a aussi toutes les rencontres de la vie quotidienne auxquelles on peut donner du temps et de l’attention: la voisine dans l’escalier avec qui on échange quelques mots, le boulanger qui t’accueille comme s’il te connaissait de toujours, le gars qui “fait la manche” dans la rue, ou celui qui boit sa bière, tout seul sur un banc, et qui sont tout prêts à passer un moment avec le premier venu: il suffit de s’arrêter. Je découvre chaque jour que la dimension de fraternité que nous essayons de vivre est vraiment quelque chose qui change le monde. Ça passe par de tout petits gestes d’humanité et d’amour. Je découvre surtout que plein de gens vivent cette fraternité chaque jour, sans en faire une histoire, comme une chose naturelle, mais aussi comme quelque chose qu’ils veulent construire et comme quelque chose de contagieux. Oui, ça me remplit de joie, ça me fait penser à l’amour de Dieu, présent et actif au milieu des belles et des moins belles réalités, et ça m’aide à prier.

Pour parler de la vie de notre fraternité, j’ai envie d’ajouter deux choses qui sont importantes pour nous. La première, c’est le lien avec la petite communauté chrétienne de la paroisse. Le quartier a autour de 20 000 habitants; la paroisse est une goutte d’eau là-dedans, une poignée de personnes. Mais c’est un lieu accueillant et vivant.

Nous en parlions ces jours-ci entre nous, et nous admirions la capacité à inclure ceux qui se présentent et à les mettre en route, le travail en direction des jeunes, la disponibilité et l’engagement de quelques “piliers”, le souci de s’ouvrir aux nouveaux habitants. Nous, on apporte une petite participation (dans l’équipe d’animation liturgique et dans celle du journal local) mais surtout on a du plaisir à cheminer avec tous ces gens “qui y croient”.

La deuxième chose, importante pour nous, que j’aimerais signaler, c’est l’habitude que nous avions prise quand il y avait les deux fraternités à Lille, et que nous avons conservée ensuite, de réserver un week-end entre nous, une fois par trimestre.

On va dans un monastère de la banlieue de Lille qui nous accueille dans une de ses dépendances où nous pouvons être entre nous. C’est un temps d’échanges, de révision de vie, de prière ensemble, de détente aussi.

Ces échanges sont parfois très riches, parfois moins, mais je crois que nous dirions tous que ce sont des week-ends qui construisent notre fraternité en nous ouvrant un peu plus les uns aux autres. Nous ne sommes pas près d’abandonner ces “temps forts”.

Je finis (comme d’habitude…) par deux petites histoires qui m’ont marqué.

Un jour, je devais accompagner une famille dans un des services sociaux de la ville. Ils étaient en retard au rendez-vous et je commençais à m’énerver. Finalement ils arrivent et ma tension est tombée d’un coup en voyant le T-shirt du papa: il y était écrit en grandes lettres: «Proud to be a problem!» (“Fier d’être un problème”). Ça m’a renvoyé à la situation de cette famille et de tant d’autres qu’on connaît: ils croulent tellement sous les problèmes, qu’ils finissent par ne plus se voir eux-mêmes que comme la somme de leurs soucis, comme des problèmes personnifiés! J’ai vu plusieurs fois ce papa pleurer de rage, d’impuissance et de honte devant sa pauvreté sans issue. J’ai du mal à supporter ça! Comment accueillir et accompagner, se faire proche et chercher des solutions et … attendre en ami, impuissant, des jours meilleurs.

Par une amie de la paroisse, nous avons été mis en contact avec une famille. Le papa vient, un jour, manger chez nous avec un de ses fils. En parlant, je découvre qu’il a travaillé, il y a vingt-cinq ans, sur le même terrain de sport que moi: il était un des multiples jeunes en stage d’insertion, que nous devions “encadrer”. Il raconte: «J’avais un chef, il était “casse pieds” comme c’est pas possible: exigeant sur les horaires, pointilleux sur le travail… Une vraie plaie!» Renseignements pris sur le poste de travail qu’il occupait, je dois reconnaître que ce chef, c’était moi! (Excellent pour remettre les choses en place, quand on se voit soi-même comme facile à vivre…) Quelque temps après, je le trouve à la porte de son appartement: «Maman, viens voir, il y a une visite» – «C’est qui?» demande sa femme, à l’intérieur – «Ma douleur et mon frère!» Merci, l’ami, pour le pardon et l’amitié que tu m’offres. (Depuis, ils se sont mariés et ils nous ont choisis, Régis et moi, comme témoins!…)

Bonne route à chacun! Marc

Le quartier de la fraternité à Lille

Un toit, pour qu’il soit une maison, doit aussi avoir une dimension communautaire: le quartier; et c’est précisément dans le quartier que l’on commence à construire cette grande famille de l’humanité, à partir de ce qui est plus immédiat, de la coexistence avec le voisinage. (…)  L’espace public n’y est pas seulement un simple lieu de transit, mais une extension de sa propre maison, un lieu où créer des liens avec le voisinage. Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine, intègrent ceux qui sont différents et font de cette intégration un nouveau facteur de développement!

Pape François –Rencontre avec les mouvements populaires

28 octobre 2014

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